Soufisme Marocain
Généralités : aperçu historique sur le soufisme marocain
Le Maghreb contemporain connut quatre siècles d’or de
soufisme marqués par un rayonnement socioculturel sans
précédent .
la Tariqa Nasiriyia dont la faveur durait depuis plus d’un
siècle depuis la moitié du dix-septième siècle était basée
initialement au Souss vers Agadir (au sud ouest du Maroc)
elle produit plusieurs figures culturelles et autorités
religieuses et juridiques qui ont franchi par leurs savoirs
et connaissances l’horizon du monde musulman.
Il eut ensuite respectivement la confrérie des Derkaoua,
dont la doctrine procède de l’enseignement de l’Imam
Chadili, et la confrérie Tijani dû à Sidi Ahmed Attijani né
et enterré à Fes qui eut le privilège de communiquer l’Islam
en Afrique occidentale et en Amérique avec une telle
profondeur que les traces en sont restés sous forme de
patrimoine riche et enraciné jusqu’à nos jours (comme la
Tariqa Mouridiya au Sénégal ou au Mali)…
Le soufisme existait dés les premiers siècles de l’hégire au
Maroc particulièrement au Souss où le premier Ribât fut
édifié par le célébre O’qba Ibn Nafi'a Alfihri à l’année
cinquante de l’hégire qui était le premier à conquérir le
Maghreb sous le drapeau du chef de l’armée des Oumayades
Moussa Ibn Nouçayr. Le soufisme confrérique par contre est
apparu assez tardivement au Maroc avec notamment la Tariqa
Qadiria du célébre Imam Moulay Abdelqader Aljilani de Bagdad.
Sans oublier l’influence de l’Andalousie notamment Ibn
A'rabi sur l’aspect culturel du soufisme marocain .
Une parole qui remonte au prophète affirme que « l’orient
était la terre des prophètes et le Maghreb sera la terre des
saints » le proverbe populaire explique en fait cette
parole : « le Maroc produit les saints comme la terre
fertile fait produire le blé » (Almaghrib younbitou
Alawliyaa kama tounbitou Alardou azzara’), l’abondance des
saints au Maroc depuis les premiers siècles de l’Islam même
avant la venue de Moulay Idriss n’affecte point leur qualité
et leur rayonnement : voici le grand Moulay A’bdelkader
Ajilani de Bagdad en parlant de lui même et de sa station
dans le soufisme qui dit :« on n’a jamais vu d’égale à moi
(en stations) ci ce n’était le noir au Maroc (il insinuait
là le fameux Moulay Boua’za(dit aussi Abi Yaa’za) qui était
noir et vivait à Bejaa’d région de Beni Mellal au sud du
Maroc) » « Falam Youra qatou Mithli Illa Alaswadou fi
Almaghrib »
Ceci confirme aussi le lien universel qui existe entre les
saints du monde entier et que chacun connaissait l’autre et
le respectait ! c’est sans doute l’un des secrets les plus
insolites dans le royaume de Dieu.
D’autre part, le soufisme marocain a une particularité
essentielle qui fait de lui en l’occurrence le soufisme de
l’éthique qui insiste sur la vertu et le bon comportement
comme étant le fruit le plus utile de cette éducation et la
perle rare recherchée par les véridiques qui agissent pour
la face de Dieu, ainsi, pour ces soufis : ( la droiture est
meilleur que milles miracles) (AlIstiqama khayroun Min Alfi
karama), comme disaient nos maîtres :
« l’utilité des miracles est temporaire et limitée alors que
les valeurs(fruit de l’éducation soufie) sont éternelles et
leur utilité est universelle ».
La méconnaissance du soufisme marocain à travers le monde
(par rapport au soufisme orientale) est due sans doute au
fait que les soufis marocains ont concentré tous leurs
efforts sur l’éducation pratique des disciples par leurs
actes et ont par ailleurs de moins en moins de productions
écrites ou d’autobiographies. Le soufisme marocain pour
ainsi dire est une science expérimentale dont le fruit est
le disciple lui même(c’est à dire la transformation de ses
comportements).
De nos jours, la confrérie Qadiriya Boutchichia forte de ses
origines Qadirites, Chatdhilites et Tijanies représentée par
le grand maître vivant le pôle et Ghawth (Secours)
Sidi Hamza Alkhadiri Alboutchichi, compte au Maroc et à
l’étranger des millions de disciples et est considérée comme
la plus grande confrérie marocaine. Elle assure ainsi par
ses principes et son éducation la continuité du soufisme
sunnite de l’éthique à travers le temps.
Le soufisme confrérique au Maroc
La terre marocaine a connu, depuis le 11éme siècle, des
maîtres illustres dont le rayonnement peut être considéré
comme universel ; c’est le cas de Abou Madyan Al Ghaout, Ibn
Machich, Abou Lhasan Chadili,etc..
Le soufisme marocain, bien que centré au Maroc a un
prolongement à l’Est, jusqu’en Egypte, au Nord (l’Andalousie
musulmane) et au Sud, le Sahara et les pays de l’Afrique de
l’Ouest.
A partir du 13éme siècle deux branches importantes du
soufisme universel , la Qadiria et la Chadilia,
se sont épanouies sur la terre marocaine. Citons à titre
d’exemple, quelques noms de maîtres qui forment l’ossature
du soufisme marocain :
Sidi Bou Madiane Al Ghaout (le secours) : ( mort en
594H/1197), plus connu en orient arabe que dans sa région
d’origine le Maghreb. Il a côtoyé plusieurs soufis
illustres tel que Moulay Boua’za(dit aussi Abi Yaa’za) ,
Moulay Abdel Kader Al Jijani et Abderrahman Almadani. Ce
dernier est le maître du grand Cheikh Moulay Abdessalam Ibn
Machich, le maître de l’Imam Chadili.
L’histoire de Chadili (656/1258) est bien connue, sa
rencontre avec son maître Ibn Machich (625/1227) au mont
Alam (où il se détacha de sa science et ses connaissances
livresques pour recevoir la nouvelle science (le secret) de
son maître ),son voyage en Tunisie puis en Egypte, et le
succès remarquable qu’il a rencontré en Orient. Notons
simplement que Chadili est le fondateur de la Chadilia, la
célèbre branche marocaine du soufisme universel.
Cette branche va avoir au fil des siècles diverses
ramifications. Au 16éme siècle on trouve une dizaine de
Zawiya :
1-Zawiya Jazoulia : renouvellement de la Tariqa Chadilia par
Mohamed Al Jazouli, disciple de Mohamed Amghar. Il est
mort en 870 de l’hégire à Jazoula et enterré à Marrakech.
Il est surtout célèbre par son livre « Dalail
Al Akhairat » (les guides des bienfaits)
2- Tariqa Zarouqiya fondée par Ahmed Al Barnoussi Al fassi,
connu sous le nom Ahmed Zarouq. Contemporain de Jazouli , il
a étudié à Fes, puis à Bejaya, il est mort à Tripoli en
1445.
3- Tariqa ‘Ayssawiya se référant au grand maître Al Hadi Ben
Ayssa, dit « Cheikh AlKamel »(le maître parfait) mort en
1524, enterré à Meknes. Cette voie est d’origine jazoulia.
4-Tariqa Youssoufia se référant au Chérif Idrissi Ahmed al
Malyani (de Melyana en Algérie ). Mort en 1525, il eut pour
maître Ahmed Zarouq.
5-Tariqa Ghazia, fondée en 1526 à Daraa au sud du Maroc,
par Hassan AlGhazi, disciple de Malyani.
6-Zawiya Charqawiya fondée à la fin du 16 éme siècle,
d’origine jazoulia. De ses ramifications la tariqa Nassiriya.
7-Zawiya Chaykhiya : des Aoulad Sidi Cheikh en référence à
son fondateur Sidi Cheikh. Elle a été fondée en 1615 à
partir de la Malyaniya par Mohammed Sahili.
8-Nassiriya à Daraa(au Souss , au sud du Maroc), fondée par
Sidi Ahmed Bennaser Darii, mort en 1674 et enterré à
Tamagrout dans la région de Zagoura prés de Ouarzazate.
9-Tariqa Wazzania, d’origine Jazoulite, fondée par Moulay
Abdellah Chrif al-Wazzani (mort en 1089 H) à Wazzan , ville
qui resta jusqu’ à nos jours une ville sacrée. La Zawiya
wazaniya s’appelait aussi « dar dmana »(la maison de
garantie ou de protection) car à l’époque, quiconque
demandait refuge aux Chourafas de Wazzane était exaucé et
protégé.
La plupart de ces Tariqa (confréries) ont disparu, ou plus
exactement se sont éclipsées, à partir du 19 éme siècle,
devant l’expansion de deux zawiya plus récentes, à savoir :
la Tijaniya et la Darqawiya.
La Tariqa Tijania se réfère à son fondateur Sidi Ahmed
Tijani, mort en 1230H et enterré à Fes. La Tijaniya est
restée fidèle au rituel(wadifa) du fondateur et est bien
représentée sur l’ensemble du territoire marocain. Elle a
également une bonne présence en Afrique Occidentale.
Au cours de la deuxième moitié du XVIII éme siècle, le
chérif idrisside Abou Abdallah Larbi ben Ahmed ben Hossain
ben Said ben Ali ed Derkaoui, plus connu sous le nom de
Moulay Larbi Derkaoui, né en 1737 et originaire de la tribu
des Beni Zeroual(rive droite de l’Ouerrha), fonde à
Bou-Brith une nouvelle confrérie, celle des Derkaoua, dont
la doctrine procède de l’enseignement de l’Imam Chadili
Contemporain de Sidi Ahmed Tijani, Moulay El-Arbi Darqaoui,
était un soufi exceptionnel(mort en 1239/1823). Il a pu
réunir en lui les diverses branches de la Chadilia. Après
avoir vécu à Fes où il avait rencontré son maître Sidi Ali
AlJamal (mort 1194H), il est revenu à Zerhoun, sa région
d’origine. Il forma , avec l’aide de son mokaddem et bras
droit Mohamed AlBouzidi(mort en 1229/1814), une pléiade de
maîtres dont les plus prestigieux sont Ahmed Ibn ‘Ajiba
(mort en 1224/1804) et Mohamed Al Harraq de Tetouan(mort en
1261/1845), auteur des pièces mystiques célébrant la
confrérie . Les derviches tourneurs du grand empire turque à
l’époque du Sultan Abdel Hamid disciple lui même de la
Derkaouia se sont beaucoup inspirés de l’œuvre poétique et
musicale de Al-Haraq . La Darqaouia va avoir plusieurs
ramifications notamment au Nord par la zawiya Darqawiya
Sidiqiya en référence à Sidi Mohammed Ben Sediq(né en 1295H
à Ghmara, et mort en 1354H à sa zawiya de Tanger), au sud
par la Darqawiya Alilighia en référence à Sidi Ali Darqaoui
Al-Ilighi, dans la région de Fes par la tariqa Kataniya en
référence à Sidi Mohammed ben Jaafar Alkatani(né en 1724H,
mort en 1345 et enterré à Fes), au Maroc oriental par la
tariqa Hebriya en référence à Sidi Mohammed Al Habri , en
Algérie par la tariqa Darqaouia Alaouia en référence à Sidi
Ben ‘Aliwa( Mostapha Al Alawi) enterré à Mostaghanam , etc…
Plus proche de nous, au début du vingtième siècle on va
trouver un autre soufi exceptionnel, c’est Sidi Boumediane
Boutchich. Qadiri d’origine et de formation, il va quitter
sa région natale(Ahfir, près de Berkane à l’Est du Maroc)
pour sillonner la terre marocaine et algérienne à la
recherche du Maître parfait. Sa quête va aboutir à un
phénomène assez exceptionnel, puisqu’il va réunir dans une
seule voie, la Tariqa Qaririya et les différentes branches
de la Chadilia. Sidi Boumediane est considéré- avec ses deux
cousins Sidi Al-Mokhtar(emprisonné au début du vingtième
siècle par les généraux français à cause de ses activités
anti-coloniale) et Sidi Al –Abbas – comme le principal
fondateur de la Tariqa Qadiriya Boutchichia. Cette
Tariqa connaît une expansion remarquable, puisqu’en l’espace
d’une trentaine d’années elle a pu avoir une présence
importante sur l’ensemble du royaume ainsi qu’une
implantation sur les quatre continents, et ceci sous la
direction de son Cheikh actuel Sidi Hamza Boutchich. Elle
est remarquable également par l’attrait qu’elle présente
pour les jeunes- qui forment l’essentiel de ses adeptes- et
par certains des ses intellectuels tels que le philosophe
Taha Abderrahman, le professeur Faouzi Skali(initiateur du
festival de la musique sacrée de Fes), l’historien le
docteur Ahmed Taoufiq, l’islamologue française Eva de Vitray
Meyrovitch et bien d’autres célébrité et professeurs dans
diverses disciplines.